Que se passerait-il s’il nous était enfin possible de transférer infiniment nos consciences dans des copies carbones de nous-mêmes ? Quelle part de nous subsisterait à ce processus de transcendance, mais surtout, quelle part s’évanouirait à jamais ?

Il y eut d’abord une déflagration radieuse. Une lumière blanche, aveuglante, à en brûler les paupières. Même en fermant les yeux de toutes ses forces, il restait ébloui, comme si on était venu enfoncer des néons directement dans ses rétines. Cette lumière avait-elle une volonté propre pour chercher à ce point à envahir chaque centimètre de son crâne ? Privé de ses sens, il avait la nette sensation de perdre constamment pied, comme aspiré encore et encore par une puissante lame de fond incandescente.
Et puis il y avait son corps. Un corps vaporeux, qu’il avait peine à contrôler. Peut-être était-il sur le dos, mais il ne pouvait pas en être certain, puisqu’il ne ressentait plus grand chose à partir de sa nuque. Il se prit à douter qu’il lui restait encore des os, des muscles, des organes et même une peau qui définirait ses limites physiques. On lui aurait annoncé qu’il s’était évanoui dans cette lumière qu’il n’en aurait pas été surpris. Or il était bien là. Sans nul doute il était là ; son corps existait dans cette dimension immatérielle, qui certes lui échappait encore, mais qu’il ne pouvait absolument pas nier.
Enfin il y eut une voix. Étouffée, semblable à un cri émis à travers des murs en coton, puis de plus en plus claire. Une voix ronde, défaillante, grésillante. S’il ne pouvait plus voir, il pouvait tout de même entendre, et cette pensée le rassurait puisqu’elle confirmait qu’il avait encore, sur son corps diffus, des oreilles et des tympans fonctionnels.
« Il y a quelqu’un ? Est-ce que quelqu’un m’entend ? Répondez ! » La voix répétait la même chose en boucle, à intervalles irréguliers, comme un écho venu d’un autre monde. « Oui, je suis là, je vous entend ». Une voix différente lui avait répondu. Il y avait donc plusieurs personnes autour de lui, dans un espace qui lui semblait plutôt restreint, et elles avaient toutes assez de contenance pour parler et communiquer entre elles. Il voulut émettre un son pour les avertir de sa présence, mais quelque chose le retenait encore dans son état de semi-conscience. Tandis qu’il se concentrait sur ce qu’il percevait être sa mâchoire et sa langue, la lumière finit par s’adoucir, lui permettant de recouvrer progressivement la vue.
Autour de lui se dressaient de hauts murs blanchâtres et ternes, recouverts de fines lignes gravées. Des volumes imposants, érigés comme au milieu de nulle part, tels de de grandes falaises de craie s’évanouissant dans la brume, sans porte, sans fenêtre, sans ouverture. Les étroites lignes dessinaient sur chacun d’eux des plans complexes, similaires à de grandes cartes de réseaux ferroviaires. Le sol sur lequel il était allongé et qui semblait encore se confondre avec son dos était en terre battue, couleur d’absence. En y passant ses doigts transparents, il y sentit une matière douce et poudreuse.
La pièce était petite sans être étouffante, elle devait tout au plus faire trois ou quatre mètres de long et sensiblement moins de large. Il était cependant impossible de déterminer où se trouvait le plafond — ou même s’il y en avait un — tant l’éclairage plongeant venait écraser les volumes. Aucun meuble, aucun signe que quelque chose avait existé précédemment à sa venue. Tout portait à croire que cette pièce s’était éveillée en même temps que lui, et qu’elle se matérialisait seulement dans le prolongement de son regard avant de disparaître furtivement dans les angles morts.
Il se définissait comme cartésien.
C’est cet état d’esprit qui l’avait guidé tout au long de sa vie et dans chacun de ses choix. Face à l’inconnu, il en revenait systématiquement à la raison, au pragmatisme, aux faits irréfutables. C’était aussi le cas dans sa carrière. Il préférait aux mirages des multiples et gros chiffres, l’accumulation de petites rentes, modestes mais stables. Sa frugalité l’avait mené à investir sur des projets sans doute peu clinquants mais extrêmement rentables au fil des ans.
Les tendances et les marchés semblaient s’agiter autour de lui dans une espèce de danse tumultueuse, capable de faire paniquer des esprits plus faibles que le sien, mais lui maintenait toujours sereinement son cap. Il avait vu des concurrents le devancer, saturer les gros titres dans la presse, pour finir par péricliter dans un ultime excès d’égo. Lui profitait de son succès, anonyme et silencieux.
Cela l’avait, en contre-partie, plongé dans une infinie solitude. Malgré tous ses efforts pour intégrer dans son schéma de pensée des exceptions émotionnelles, il s’était trouvé incapable de comprendre et d’interagir avec des sentiments extérieurs aux siens. Soit ses amis le décevaient, soit ses amours le désertaient. Avant de le quitter, sa dernière femme lui avait reproché de vouloir figer à jamais ses proches dans leur meilleur potentiel, comme s’ils étaient des assets de plus dans son portefeuille financier. Ces derniers mois, il avait fini par admettre que l’affect échappait à sa raison, et que chacun de ses choix l’avait poussé à vivre sa vie comme l’expérience d’une pièce semblable à celle où il se trouvait désormais : séparé à jamais des autres par de grands murs sans fenêtres, capable d’entendre les voix d’autrui sans être sûr de pouvoir leur répondre.
« Où êtes-vous ? Je vous entends mais je ne vois personne. Est-ce que quelqu’un sait où nous sommes ? » reprit la voix à l’extérieur des murs. « Non, je ne sais pas ce que c’est que cet endroit, je ne me souviens plus de comment je suis arrivé ici.
— Moi non plus. Je me suis réveillée dans cette pièce, depuis une dizaine de minutes peut-être, mais c’est difficile à dire précisément… »
« Moi aussi je suis là ! » Il avait retrouvé sa voix, et l’avait projetée en direction des autres comme un appel à l’aide. D’abord trop doucement, à en juger par l’absence de réponse, puis il s’était relevé, avait collé sa joue droite sur l’un des murs, et après une grande inspiration avait repris « Vous m’enten…
— Mais enfin, c’est pas possible ! Il y en a encore des nouveaux ? C’est à n’en plus finir ! Mais vous êtes combien, vous autres ? Tu parles d’une exclusivité… Quand tout cette histoire sera finie, ils vont m’entendre, c’est moi qui vous le dis ! » Cette dernière voix était grave et agitée : un épiphénomène au milieu de voix plus soucieuses et discrètes. Elle résonnait à travers les murs poreux et faisait vibrer les fines lignes creuses à chaque exclamation outrée, projetant çà et là des volutes grises de poussières qui mouraient aussitôt dans la clarté.
Il prit un temps pour compter : il y avait maintenant trois voix distinctes. Une voix ronde et tourmentée, une plus franche et sereine, et cette dernière, imposante et douloureuse. Avec lui, ils étaient quatre à être piégés dans la même cellule aveuglante et grenue.
« Vous savez ce que c’est que cet endroit ? Je vous en prie dîtes-nous ce que vous savez ! implora la première voix.
— Et pourquoi j’irai m’entretenir avec des inconnus ? Vous êtes beaucoup trop nombreux. Et invisibles, de surcroît. Et puis cette lumière… Non vraiment, je vais leur coller un sacré procès en sortant de là, ils ne savent pas à qui ils ont à faire !
— Je m’appelle Midas, répondit la voix calme
— Et moi Janelle, enchaîna la voix claire. Voilà, vous êtes content ? Maintenant nous pouvons dire que nous nous connaissons et passer à un échange plus constructif, vous ne pensez pas ? En commençant par nous dire où nous sommes, par exemple, ou bien qui vous êtes.
— Enfin, réfléchissez un peu par vous-même ! s’exclama la voix imposante. C’est l’éclairage qui vous fait fondre le cerveau ? » Puis d’une voix ironiquement mielleuse : « Si je suis là, chère madame, et que vous êtes là aussi — avec ce Midas ou que sais-je — il n’y a qu’un seul coupable, qui plus est tout trouvé : ces incompétents de chez TRSCND !
— Et comment pouvez-vous en être sûr de vous à ce point ?
— Mais madame, je ne peux pas croire que vous ne m’ayez pas reconnu ! Je suis Amos, A-mos, ne me dîtes pas que ça ne vous dit rien ? »
Il était resté silencieux. Hésitant, certes, mais il cherchait avant tout à collecter suffisamment d’informations afin de donner du sens à cette joute verbale étrange. Midas, Janelle… Tout cela ne lui rappelait rien. Amos, oui, ça lui évoquait vaguement quelque chose. Mais c’était encore très flou, et il n’avait jamais trop prêté attention aux noms des personnes. TRSCND en revanche, c’était autre chose.
On ne comptait plus les descriptions dithyrambiques dans les brûlots. Et comment ! Ce qu’ils vendaient n’était pas qu’une simple innovation… Non, eux promettaient un changement complet de paradigme, rien de moins que la fin de l’Humanité telle que nous l’avions toujours connue : ils promettaient l’immortalité. Pas celle des religions, celle qui limite cette renaissance à un espace-temps déconnecté du reste du monde. Pas non plus celle de la science-fiction, paralysée par la vieillesse et son processus annihilant, piégée sans échappatoire dans des corps décrépits incapables de mourir. L’immortalité technologique de TRSCND offrait autant de souffles de vie que le permettrait le portefeuille de leurs clients : il suffisait de télécharger conscience et souvenirs dans un nouveau clone de votre corps, et vous voilà repartis pour cent ans ou presque, jusqu’au prochain transfert.
Les autorités ont d’abord dénoncé une arnaque aux proportions sans commune mesure, et nombre de procédures avaient été lancées pour enquêter sur les fonds qui viendraient financer une telle fraude. Mais lorsque les premiers tests en labo ont fuité sur les réseaux, ce jour-là le monde entier s’est mis en pause. Il fallait au moins que tout s’arrête un moment pour réellement comprendre ce que ça impliquait. Notre place dans l’univers ne serait plus jamais la même : la mort ne serait plus jamais la fin.
Amos — il s’en souvenait à présent — était le tout premier milliardaire à leur avoir fait confiance. Scanner, clonage, assurance, cryoconservation, la totale. Un enchaînement de unes sur lesquelles il posait aux côtés des fondateurs, mâchoire crispée et sourire étincelant. Il était tristement célèbre dans le milieu, son implication n’était donc pas surprenante. Il était même communément admis que cet homme ne voyait en TRSCND pas tant un moyen de s’extraire de sa condition mortelle qu’une nouvelle tentative d’entrer dans la postérité.
Et lui, qu’avait-il projeté ? Doute méthodique oblige, il ne pouvait pas dire qu’il adhérait sans réserve au concept. Néanmoins, il n’était pas resté insensible à leur promesse de transcendance. Il s’était alors rendu à New Johannesburg, avait paraphé un tas de décharges et signé un gros chèque. On avait ensuite déposé sur sa peau nombre de nanoélectrodes sensés tout restranscrire : ses pensées, ses sensations, ses stimulis, ses qualités, ses défauts… Il voyait défiler, dans le reflet des écrans holographiques,des tas de lignes et de petits points scintillants, comme une chorégraphie curieuse toute dédiée à retracer sa vie dans les moindres détails. Tout du long, il s’était senti envouté par l’appel de l’espoir, l’espoir que si aucun de ses contemporains ne l’attendait durant cette première vie, peut-être pourrait-il malgré tout quitter sa solitude dans un autre siècle.
« TRSCND ? » reprit Janelle, « Vous avez bien dit TRSCND ? Oui, ça me dit quelque chose… À bien y réfléchir, c’est même la dernière chose dont je me souviens avant d’être réveillée par la lumière. Nous sommes dans leurs locaux ?
— Mais non voyons, s’agaça Amos, vous n’avez donc toujours pas compris ? C’est peut-être une technologie trop avancée pour vous ceci dit, tout le monde ne peut pas avoir mon aisance dans un secteur si pointu. Madame, nous ne trouvons pas dans des locaux physiques, nous sommes actuellement dans un serveur. Comment pourrais-je vous l’expliquer dans des termes que vous seriez susceptible de comprendre… C’est comme un sas, une salle d’attente, ça vous parle ?
— C’est bon, j’ai saisi. » répliqua-t-elle sèchement.
« Un serveur… » La voix de Midas s’était faite plus grave. « Alors ça voudrait dire… Vite, Janelle, dîtes-moi : est-ce que vous avez encore des mains ?
— Quelle question, bien sûr que oui ! » Elle marqua un temps « Attendez, je ne les vois plus vraiment… Je sais que j’ai des mains mais… Je ne comprends pas, j’ai des mains, je sens le bout de mes doigts, mais je suis incapable de les voir, qu’est-ce qu’il m’arrive ?
— C’est bien ce que je redoutais » fit-il dans un soupir « Dans ce cas, si mes doutes sont fondés, nous n’en avons plus pour longtemps.
— Ha ! « Plus pour longtemps » ! Mais pour qui vous prenez-vous au juste ? Personne ne vous a rien demandé, et vous arrivez, tout pompeux, avec vos « déductions »… Vous allez nous dire que vous êtes un expert du transfert de conscience peut-être ?
— Tout à fait. Je fais partie des experts en bio-éthique que TRSCND a recruté au lancement de son prototype. J’ai directement travaillé avec eux sur l’écriture du code pour qu’ils y incorporent une dimension neurologique. Et comme c’est tout ce dont je me souviens sur TRSCND, j’en déduis également que ma conscience a été scannée à leurs débuts, lorsque tout laissait à présager que leur vision s’accomplirait. Mais depuis notre réveil j’ai eu l’intuition que quelque chose clochait… »
Midas marqua une pause.
« Ce que vous… enfin ce que nous vivons ce n’est rien de plus ni de moins qu’une expérience de lucidité terminale.
— Terminale ? On aura tout entendu… C’est-à-dire, monsieur le spécialiste ? Expliquez-vous bon sang !
— J’y viens. Dans mon souvenir, les ingénieurs de TRSCND avaient réussi à créer une technologie à la pointe de la recherche, du jamais vu en termes de transposition cognitive : un langage de conservation des données quasiment identique au langage neuronal humain. Si mon analyse est correcte, et que nous admettons que le serveur dont nous sommes otages est ce qu’il y a de plus proche d’un véritable cerveau… Disons que le simple fait que nous soyons toutes et tous éveillés n’annonce pas le début de notre nouvelle existence — celle où nos consciences seront finalement transférées pour de bon dans des corps immortels — ça en annonce la fin.
— Mais c’est terrible ! cria Janelle.
— La fin ! Rien que ça ! » rétorqua Amos « Comme vous y allez… Je pense, monsieur, que vous prenez votre petit cas personnel pour généralité. Je ne voudrais pas présager de votre âge ou de votre condition physique — quoique, soit dit en passant, votre titre d’expert m’indique que vous n’alliez pas beaucoup au sport — mais pour ma part je me sens empli d’une vaillante énergie, prêt à renaître dans mon futur corps et à profiter pleinement de mon éternité promise. C’est peut-être la fin pour vous parce que vous n’avez pas choisi l’offre Tinanium : après tout ça reste une offre réservée à l’élite de l’élite, ça n’a jamais été conçu pour y accueillir… n’importe qui. Finalement si vous n’en aviez pas les moyens, ça paraît logique qu’on vous éteigne…
— C’est notre fin à tous. » coupa Midas. « Cette énergie dont vous vous vantez fait précisément partie de l’expérience de lucidité terminale, elle en est même symptomatique. C’est justement parce que vous êtes éveillés, vifs, fringuants — et pour votre part Amos, disons-le, arrogant — que c’est très certainement votre fin.
J’y pense depuis que j’ai ouvert les yeux et que j’ai vu ces murs. Selon moi, le fait que nous nous soyons éveillés dans cet endroit et non pas dans les enveloppes charnelles de nos clones indique qu’il y a eu un grave problème. C’est difficile à dire très précisément quoi, puisqu’une grande partie de leur technologie m’échappe encore… Ce qu’on sait de source sûre, c’est que l’opération des scanners n’avait qu’un seul but : créer une copie numérique de nos consciences et les stocker bien à l’abri jusqu’à notre mort. Une fois décédés, le transfert des données devait s’effectuer dans nos clones biologiques, ou dans une copie androïde, c’est selon. Mais nous sommes à présent dans un endroit tout autre, sans corps et sans porte de sortie. Et donc il ne peut y avoir qu’une seule explication : nous n’avons pas de corps dans lesquels nous transférer.
Nous ne sortirons jamais de cet endroit, car il n’y a nulle part d’autre où aller. Et c’est parce que nous n’avons nulle part d’autre où aller que nous nous sommes éveillés : nos consciences sont prises au piège. »
Midas soupira à nouveau. « On pourrait croire que ce sont nos limbes, mais ça reste un serveur tout ce qu’il y a de plus banal. Je ne suis pas sûr qu’on puisse ouvrir nos cellules, ou même simplement y creuser des portes et des fenêtres. Nous sommes condamnés à ne jamais nous voir. En fait j’ai même peur que cette disposition fasse partie du code source, sur lequel nous n’avons pas la main.
Et même si on trouvait un accès vers le fichier racine, ça ne nous servirait malheureusement pas à grand chose. J’ai des compétences, certes, mais je sais admettre quelles sont mes limites. Il me paraît très délicat de toucher au coeur même de ce qui nous fait exister sur ce serveur.
— C’est impossible… » chuchota Janelle.
Tous restèrent profondément silencieux durant de longues minutes, puis Midas reprit :
« Nous avons une chance inouïe dans notre malheur. C’est qu’ici, à cet instant, nous avons vraisemblablement gardé notre libre-arbitre. Là-dessus, je tire mon chapeau aux ingénieurs de TRSCND, c’est d’une prouesse sans pareil, je n’arriverai jamais à me l’expliquer. Rendez-vous compte, ils ont réussi à nous retranscrire jusque dans nos moindres défauts de pensée, jusqu’à nos biais inavouables, jusqu’à la plus petite donnée cachée et secrète !
Nous sommes dans cet endroit comme nous avons toujours été dans notre ancienne réalité : des individus distincts, des personnalités faites de toutes les nuances, une somme d’envies, de peur et de souhaits. Nous avons gardé toute l’énergie et la force de la vie sans être vivants. Mais il n’est pas dit que cet état de pleine conscience perdure. Ce qui définit la lucidité terminale, c’est l’énergie dont nous parlions, certes, mais c’est également sa fugacité.
— Et pourquoi vous croirions-nous ? s’insurgea Amos. D’accord ce bug est malencontreux, mais ça ne veut pas dire quʼils nʼont pas mis en place un protocole de sécurité pour leurs meilleurs clients ! Ils vont forcément se rendre compte que quelque chose cloche et nous retransférer dans nos corps.
— C’est possible, et d’ailleurs j’aimerais avoir tort. Mais je ne pense pas me tromper. Si quelqu’un devait venir nous sauver, il l’aurait fait dès nos premiers signes d’éveil. Tenez, depuis tout à l’heure j’essaye de déterminer combien de minutes se sont écoulées, mais ça m’est tout bonnement impossible. C’est terrible pour nous, parce que ça veut dire que notre condition peut durer indéfiniment comme elle peut s’achever avant la fin de ma prochaine phrase. Les règles classiques du temps qui passe ne s’appliquent pas à notre situation actuelle. C’est logique : le temps n’existe que pour ceux qui habitent le monde, et pas pour des… pas pour nous. »
La voix d’Amos poussa un cri étranglé « Mais… mais si ce que vous dîtes est vrai, ça veut dire qu’on va disparaître ? On va mourir ici ?
— Peu importe, puisque nous sommes déjà morts depuis longtemps. » Cette phrase, prononcée à tout autre endroit et en tout autre contexte, aurait pu être dévastatrice. Seulement elle avait été dite par Midas avec calme, comme la réalisation heureuse et sereine qu’un grand soulagement était à venir. »
En effet, ils étaient déjà morts. Ce qu’ils étaient à cet instant n’était rien de plus qu’une simulation de vie : fonctionnelle mais défaillante. L’éternité qu’on leur avait promise serait pour toujours restreinte aux quatre murs sans fin qui les encerclaient, condamnés à être embrasés dans une lumière trop forte, en constatant la dégradation progressive de leurs données sans aucun moyen d’agir. Ils n’auront jamais l’occasion d’aller au bout de leur démarche vaniteuse, et la réincarnation promise n’était plus qu’un enchaînement impossible de mots creux, prononcés depuis un monde qui avait cessé d’exister depuis des lustres.
Il était déçu, davantage encore en colère contre lui-même. Quelle absurdité l’avait conduit à se soumettre à une démarche aussi flamboyante ? À quoi lui avait donc servi son esprit critique, celui dont il s’était si souvent vanté ? À présent il était prisonnier d’un dialogue insensé, dans un espace hors du temps.Il était seul. Pour quelques secondes encore ou pour l’éternité, dans cette incertitude qui l’empêchait de penser. Ses yeux hallucinaient un ballet indolent, fait de mots et de silences qui naissaient au creux de la clarté et venaient s’écraser dans un coin de la pièce. Il n’était plus seulement seul, il était au coeur même de la solitude, où même son propre corps cherchait à le fuir, en disparaissant dans la brume de la poussière crayeuse.
L’écho de sa voix le tira de sa stupeur. « Je ne veux pas rester ici. » Il l’avait prononcé, crié même, sans s’en rendre compte et pour la première fois il était entendu par les autres.
« Et vous êtes ? demanda Amos.
— Guethray. Je m’appelle Guethray. Dîtes Midas, si nous nous sommes éveillés, alors il doit bien exister un moyen de nous éteindre à nouveau. Si je m’en remets à vos précédentes explications nous sommes dans un espace régi par un code mathématique. Ça n’est pas que ces murs d’ailleurs, l’éclairage aveuglant, nos corps translucides et nos pensées le sont également.
— C’est exact, lui répondit l’intéressé, intrigué par sa réflexion.
— Et ce qui communique dans un sens peut être également influencé dans l’autre, vous ne pensez pas ? Je veux dire, c’est la base même du système. Nous sommes une partie d’un tout, un rouage de plus dans cette métamécanique, les vecteurs d’une technologie qui possède forcément un point de rupture.
— Je n’en ai pas la certitude, c’est impossible de le savoir à 100%. Je ne peux pas non plus dire combien de temps ça prendra. Mais votre raisonnement logique est correct, et il nous faut bien essayer, sinon nous resterons éternellement ici.
— Mais enfin, de quoi parlez-vous donc vous deux ? Janelle, de quoi parlent-ils ? Cessez ce charabia incompréhensible !
— Ils proposent de faire sauter le serveur, et nous avec. » fit gravement Janelle.
Amos étouffa un son plaintif. Ils restèrent un moment à attendre une nouvelle protestation méprisante, un flot d’insultes même, mais plus un son ne leur parvînt. Tout comme eux, il prit conscience qu’il se trouvait face à un obstacle sans équivalent. Il lui fallait dorénavant accepter que tout était fini, et que sa richesse et son statut ne pourraient rien y changer. Amos resta silencieux, accablé par sa réalisation, avant de sombrer en sanglots amers et désespérés.
Janelle aussi pleura un peu, puis reprit : « Midas, Guethray, comment comptez-vous procéder ?
— J’imagine que nous devons faire appel à ce qu’il nous reste de plus fort : notre volonté. Guetray l’a dit, ce qui communique implique de facto une réciprocité. Or nos données communiquent forcément avec le serveur. Si l’idée de disparaître est si forte qu’elle nous habite entièrement, alors elle finira par s’entrelacer avec l’arborescence des fresques qui nous entourent.
— Alors c’est décidé. Quittons cet endroit. »
Tour à tour, et sans se concerter, ils posèrent les mains sur les reliefs des murs et se concentrèrent en silence. Il leur fallait projeter le plus ardemment possible leur souhait d’en finir. Quelques murmures de prières se sont élevés, destinées à des dieux qui n’auraient jamais pu comprendre quelle genre d’âmes étranges tentaient de les joindre. Lorsque Guethray ferma les yeux, il fut une seconde transpercé par l’angoisse d’avoir mal, puis se demanda si c’était vraiment envisageable dans son état. Il n’avait presque plus de corps pour ressentir, il n’avait certainement plus de coeur à serrer.
Finalement, une sensation confortable enveloppa son visage. C’était la forte lumière, celle qui depuis le début brûlait continuellement ses yeux et ses paupières, qui s’atténuait doucement. Pour la première fois de sa vie, il considéra la pénombre comme une caresse, et tandis qu’il s’imaginait s’envelopper dans les ténèbres comme on s’enroule dans un grand lit, l’activité du serveur prit fin, emportant avec lui la promesse impossible d’une humanité sans deuil.
Science-Fiction et transcendance vont de paire depuis les débuts même du genre : le roman Frankenstein de Mary Shelley (1818) pose dès ses premières lignes la question de la condition mortelle, des revenants et du pouvoir du progrès contre un cycle biologique d’ordinaire implacable.
Là où la fiction plus ancienne propose un transfert d’âme dans des corps sacrificiels grâce à des rituels ésotériques, les œuvres contemporaines associent systématiquement le transfert des consciences à l’informatique et à l’intelligence artificielle, comme si ces nouveaux espaces constituaient des refuges immuables à nos données. On pense aux films Tron (Steven Lisberger, 1982), Transcendance (Wally Pfister, 2014) ou encore au jeu vidéo SOMA (Frictional Games, 2015), qui tous articulent une relation entre ce que nous sommes (ou pensons être) et comment le code binaire de nos outils numériques l’interprète, souvent à notre insu le plus complet.
Enfin, être piégés dans un huis-clos au sein d'un endroit étrange, sans explications, sans porte de sortie et sans repères : cela reste l’image allégorique la plus parlante des limbes, qui peuvent devenir infernales comme dans le film Cube (Vincenzo Natali, 1997) ou très récemment Les Backrooms (Kane Parsons, 2024), ou qui servent simplement d’espace liminal entre la fin d’une vie et le début d’une nouvelle, comme dans la scène finale de 2001, L’Odyssée de l’Espace (Stanley Kubrick, 1968).
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