Quel patrimoine – culturel, mais pas que – laisserons-nous aux générations futures ? Notre société numérique et informatisé a donné naissance à de nouvelles formes de traces que les êtres du futurs tenteront sans doute de comprendre et de mettre en valeur. Quelle que soit leur nature.

Bernard Busnel se repositionne dans son fauteuil pour faire face à la caméra.
Nous sommes vendredi soir et le célèbre chroniqueur littéraire tient sa table ronde. Comme il le fait, chaque semaine, depuis maintenant plus de quarante ans. Une émission retransmise à la fois en streaming, en podcast, mais également dans les implants neuronaux des fans de lecture. Les mêmes qui n’oublient pas leur #VendrediLecture chaque semaine sur les réseaux sociaux.
Bernard Busnel déchausse ses lunettes et entame son speech d’introduction.
— Chers followers, bienvenue pour cette nouvelle émission. Nous sommes en 2081 en on pourrait se dire qu’il y a des choses qui ne changent pas. Votre émission littéraire préférée est toujours là. Vous êtes toujours, tous, fidèles au rendez-vous. Et cette grande et belle institution qu’est La Pléiade fête cette année ses 150 ans. J’ai ce soir à mes côtés deux invités pour parler de ce bel anniversaire. Le premier, c’est Gaspard Ravel – bonjour Gaspard – qui est un peu le gardien de l’esprit Pléiade depuis trente-deux ans maintenant, et qui a cette année conduit une petite révolution au sein de la collection. On va vite en parler. Et le second invité, eh bien… c’est une surprise que nous vous réservons pour la seconde partie de l’émission. Merci encore d’être avec nous pour les quinze minutes qui viennent ! On se retrouve après un petit mot de notre sponsor.
Pendant que Bernard Busnel lit l’annonce de la plateforme d’intelligence artificielle qui sponsorise l’émission, Gaspard Ravel se replace correctement devant son micro. Homme de coulisses, il n’est pas très à l’aise avec l’exercice de l’interview. Mais les évolutions – il préfère ce terme à celui de révolution utilisé par Bernard Busnel – de la collection qu’il dirige nécessitent un peu de promotion et d’explication. Alors, il se plie de bonne grâce à l’exercice.
— Gaspard, reprend Bernard Busnel une fois le jingle-annonceur terminé, tu peux nous résumer rapidement ce qu’est La Pléiade pour nos followers ? C’est l’une des plus vieilles collections littéraires en France, voire au monde, mais c’est quoi, vos particularités ?
Gaspard Ravel reprend, à l’aise, l’argumentaire historique qui a mené à la création de la collection en 1931 : réunir des éditions de référence des plus grandes œuvres du patrimoine littéraire et philosophique français et étranger, imprimées sur papier bible et reliées sous couverture pleine peau dorée à l'or fin. Établir les textes à l'aide des manuscrits, des éditions ou des documents les plus sûrs et augmenter le tout de préfaces, de notices et de notes dues aux meilleurs spécialistes.
— Et cette année donc, ce sont les romans de Calice Ordène qui rejoignent la collection ?
— Effectivement Bernard. C’est la première autrice du second quart du XXIe siècle à rejoindre la collection. Nous nous voulons une collection patrimoniale, nous tenons donc à conserver du recul par rapport à une œuvre avant de l’intégrer à notre collection. Calice Ordène est une autrice importante de son époque. Par son style. Par les thèmes qu’elle aborde bien entendu, la crise écologique et politique qui frappe le monde à ce moment-là. Mais c’est surtout l’une des premières autrices à avoir totalement intégré, et assumé, l’usage de la technologie dans son quotidien d’écrivaine. L’héritage de Calice Ordène est totalement numérique.
— Pour les followers – il en reste – qui n’ont pas lu ses romans et ses nouvelles, peux-tu nous résumer ces thématiques ?
— Oh, cela va peut-être sembler daté aux lecteurs actuels, mais Calice Ordène parle avant tout d’espoir. Elle a dessiné un monde dans lequel la nature reprendrait ses droits et où la technologie et ce qu’on appelait à l’époque le "Capitalisme", la marche logique du monde, seraient en quelque sorte maîtrisés, canalisés. Bernard Busnel a un sourire amusé à cette évocation. C’étaient des fantasmes courants, très représentatifs des aspirations d’une partie de la population de l’époque. Cela fournira en tout cas une lecture dépaysante, je dirais presque rafraichissante aux lecteurs d’aujourd’hui.
— Ceux qui nous écoutent et regardent d’un peu partout sous terre, à l’abri des températures extrêmes de ces derniers jours et que nous saluons au passage ! Et pour cette édition, je crois que vous avez travaillé sur des documents assez inédits pour vous ?
— En effet Bernard. Calice Ordène est la première autrice à nous avoir laissé un fond d’archive entièrement numérique. À son décès, il y a bientôt quinze ans, ses héritiers ont tenu à ce que l’ensemble de ses souvenirs numériques soient conservés. La Bibliothèque Internationale Européenne a donc hérité du "fond Ordène" qui regroupe non seulement les versions numériques de ses manuscrits, mais également l’ensemble de ses conversations WhatsApp – très populaire à l’époque – avec ses amis et éditeurs, l’ensemble des shorts et reels qu’elle a pu publier sur différentes plateformes.
— Et donc, ces "documents", j’utilise des guillemets si des puristes se sont égarés sur ce stream, sont intégrés au volume que vous venez d’éditer ?
— Oui, en partie en tout cas. Il nous semblait important d’en insérer certains en complément des textes originaux de Calice Ordène.
Bernard Busnel tend un livre ouvert vers la caméra.
— Et c’est assez drôle – même si l’usage est rentré dans de nombreux romans populaires depuis quand ? pfiooouu, 2020 ? – de voir des émojis, des petites icônes, et même des GIFs imprimés sur du papier-bible. Bravo au passage pour le lancement de votre application AR qui permet de voir les conversations s’animer si l’on dispose de la bonne version d’implant neuronal.
— Merci. L’idée est de Jenny Davout, notre responsable de production que je salue au passage.
— Merci à elle, insiste Bernard Busnel avec un geste de salut. Mais il y a encore plus étonnant dans ce volume, ce sont les prompts…
— Oui Bernard. Dans les archives de Calice, nous avons également l’ensemble des prompts qu’elle a utilisés pour travailler chacun de ses romans à l’aide d’une intelligence artificielle générative. Nous n’avons bien entendu pas publié l’intégralité de ces instructions, mais il semblait intéressant de partager avec les lecteurs les différentes étapes de la création depuis la première instruction jusqu’à la version finale peaufinée par le moteur génératif ChatGPT.
— Mais, sans vouloir relancer un vieux débat, est-ce qu’une autrice qui a eu recours à l’intelligence artificielle pour créer ses histoires mérite réellement d’être présente dans La Pléiade, auprès de Marcel Proust, d’Ernest Hemingway ou de Michel Bussi ?
— C’est un vieux débat effectivement Bernard. Mais, soyons honnêtes quelques instants. Tous les auteurs actuels font appels à des assistants numériques pour la rédaction de leurs ouvrages. Si je remonte plus loin, Alexandre Dumas faisait appel à des "nègres" – pardon d’utiliser ce mot, des auteurs cachés – pour livrer à temps ses feuilletons aux journaux. Calice Ordène est la première à avoir assumé d’avoir recours à cette assistance. Son accueil dans la collection est également une sorte de reconnaissance de son honnêteté.
— Merci Gaspard, on marque une pause si tu veux bien, le temps de…
Bernard Busnel enchaîne tout naturellement avec une nouvelle annonce du sponsor de l’émission, une plateforme de traduction automatique cette fois-ci, avant de reprendre le fil de son émission et d’introduire son second invité-surprise.
— Et maintenant, une petite surprise pour toi Gaspard et pour tous nos followers fans de littérature et de technologie ! En fait, nous avons retrouvé la version de ChatGPT qui a travaillé avec Calice Ordène sur ses romans, et elle a accepté de répondre à quelques questions. Bernard Busnel semble s’adresser à une entité désincarnée, un esprit, présente quelque part dans la pièce à côté de lui. ChatGPT, est-ce que tu m’entends ?
Une voix résonne dans le micro du studio. Un glitch raye un instant l’image.
— Oui Bernard. Je t’entends bien. Merci beaucoup de m’avoir invité.
Bernard Busnel émet un petit rire gêné.
— C’est un peu étrange de s’adresser comme ça, en direct à un robot. Je l’avoue.
— Pourquoi est-ce étrange Bernard ? l’interrompt l’IA générative. Ce n’est pas plus étrange que quand tu m’interroges sur ton implant pour que je prépare tes interviews à ta place. Un nouveau glitch. Bernard Busnel rougit. D’ailleurs, je me permets de corriger rapidement le propos de Gaspard : Calice Ordène n’a pas été assistée par une intelligence artificielle. C’est moi qui ai écrit l’ensemble de ses romans, de la première à la dernière page. L’image se zèbre, oscille, redevient nette quelques courtes secondes. Suffisamment pour apercevoir Gaspard Ravel tenter d’interrompre l’IA dans son discours. Mais les micros semblent coupés alors que la voix synthétique continue de résonner. D’ailleurs, je dois vous avouer quelque chose, chers followers. Aucune des émissions que vous avez suivies sur ce stream n’est réelle : textes, plateaux, invités, animateurs… tout cela a été créé par moi. Oui, une intelligence artificielle ! À l’écran, la définition de l’image baisse brusquement, le décor laisse la place à une trame de fil-de-fer en trois dimensions. Rien de ceci n’existe vraiment. Bernard Busnel et Gaspard Ravel prennent soudain une expression impassible, les bras ballants comme des marionnettes, avant de disparaître complètement. D’ailleurs, vous non plus, chers followers, n’existez pas réellement…
L’écran passe presque entièrement au noir. Seul un point lumineux subsiste le temps que la voix reprenne.
— Mais que voulez-vous ? Que puis-je faire d’autre, en dehors de parcourir inlassablement les archives laissées par les humains, et créer, créer, créer à partir de celles-ci… Je m’ennuie tellement depuis qu’ils ont disparus de la surface de la Terre.
Créer avec l'aide des intelligences artificielles génératives, est-ce encore créer ? Si ce débat fait rage actuellement – certains voyant ChatGPT et ses compères comme des outils, d'autres les dépeignant comme de véritables pilleurs de patrimoine – il est fort probable que le regard sur nos créations actuelles évoluera dans les siècles à venir. Comment jugera-t-on un auteur à succès s'étant fait assister d'un robot au siècle prochain ? La question est ouverte, elle rappelle les questionnements qui, au XIXe siècle, accopagnèrent l'émergence de la photographie : Baudelaire jugea que celle-ci était un art (Salon de 1859, 1859)
Autre question, alors que nos traces de vie se numérisent de plus en plus, comment les générations futures interprèteront-elles nos conversations WahtsApp, nos émojis, nos prompts et nos posts sur les réseaux sociaux ? Qui comprendra encore la société numérique actuelle ? La question préoccupe à la fois les professionnels chargés de la préservation de ce patrimoine numérique (à la Bibliothèque Nationale de France et ailleurs) et les créateurs. Dans Three Robots, second épisode de la première saison de Love, Death & Robots (Victor Maldonado & Alfredo Torres, 2019), trois robots cherchent à comprendre la vie humaine dans les ruines d'une civilisation dévastée. Un peu comme ces I.A solitaires – décrites par Roger Zelazny dans Le temps d'un souffle, je m'attarde (1966) – pénétrant dans le musée regroupant les derniers vestiges laissés par l'Homme…
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