À propos

Au-delà du matériel, et même au-delà des photos, des vidéos, des fichiers… pourrait-on laisser ses propres souvenirs en héritage ? Imaginons que vous puissez placer vos propres pensées dans une sorte de capsule temporelle, afin de léguer ceux-ci à vos enfants, et aux générations futures. Qu'est-ce qui pourrait mal se passer ?

Post-Mortem

La nouvelle

Virginie, Justine et Matthieu Langlois échangèrent des regards inquiets. Cela faisait longtemps qu’ils ne s’étaient pas retrouvés dans la même pièce. Ce qui arrive quand les enfants deviennent adultes.

Une semaine et demie plus tôt, leur père avait été hospitalisé d’urgence suite à l’appel d’un voisin. Un AVC. Soudain. Dans l’allée du garage avant de monter en voiture. Le voisin l’avait vu s’écrouler, avait couru vers lui et immédiatement appelé les secours. Vous avez eu un sacré coup de chance que les services ne soient pas engorgés à ce moment-là, avait annoncé le médecin des urgences à Justine quand celle-ci était arrivée à l’hôpital un peu plus d’une heure plus tard. Votre père va bien. Rassurez-vous. Pour l’instant, nous avons préféré le garder endormi le temps de procéder à quelques examens et de nous assurer que son cerveau et son implant cérébral ne sont pas endommagés.

C’était il y avait une dizaine de jours. Depuis, leur père n’était pas sorti du sommeil artificiel dans lequel il avait été plongé, et la liste des examens demandés par les médecins s’était rallongée, sans que la fratrie ne comprenne réellement ce qu’il se passait. Ni ce qu’il allait se passer. Virginie, l’ainée, était arrivée le lendemain et dormait depuis chez sa sœur, dans la chambre d’amis. Matthieu, le plus jeune, qui vivait à l’étranger depuis sa majorité, avait demandé comme d’habitude si sa présence était vraiment in-dis-pen-sa-ble et changerait quelque chose. Que répondre ? Qu’il soit là où non, cela ne ferait pas la différence pour leur père plongé dans un sommeil profond. Justine n’avait insisté pour qu’il prenne l’avion qu’à partir du moment où les médecins avaient demandé à voir les trois enfants en même temps, trois jours plus tôt. Matthieu avait embarqué dès qu’il avait pu.

Et maintenant, ils étaient là tous les trois, dans cette salle éclairée d'éblouissantes LED, au cinquième étage de l’hôpital, à attendre que l’un des deux spécialistes qui leur faisaient face prenne la parole et leur explique vraiment ce qu’il se passait avec leur père. Le neurologue parla le premier.


Voilà. Nous avons organisé ce rendez-vous pour faire un point global sur l’état de santé de votre père. Je vous remercie tous les trois de vous être déplacés. Nous avons eu l’occasion de discuter plusieurs fois par téléphone, mais pour cette fois, j’ai préféré que nous nous puissions nous voir et j’ai pris la liberté de convier le professeur Kendall à notre rendez-vous. L’homme en costume assis à la droite du docteur Nolin, le neurologue qui veillait au rétablissement d’Antoine Langlois, salua d’un geste de la tête. C’est l’un des meilleurs experts en neurocybernétique et c’est sans doute la personne la mieux placée dans le monde pour vous expliquer précisément nos conclusions à la suite des examens réalisés ces derniers jours. Le docteur marqua une courte pause et tenta un timide sourire pour rassurer son audience. Tout d’abord, je tiens à vous dire que le bilan neurologique de votre père est bon. Pour autant que nous avons pu en juger, de ce point de vue, il se porte bien. Nous n’aurons, bien entendu, une vision globale des séquelles possibles de son AVC qu’à son réveil. Mais l’ensemble des examens auxquels nous avons pu procéder montrent que son cerveau n’a que peu souffert de l’accident. Les zones du cerveau touchés sont minimes et ne concernent pas des fonctions motrices ou cognitives majeures. Il devrait retrouver toute sa mobilité et ses capacités intellectuelles dès qu’il sera sorti du coma et qu’il aura repris des forces.

Matthieu sourit à cette bonne nouvelle. Virginie attendit la suite. Justine, elle, précéda les paroles du médecin.

Mais il y a un "mais", docteur Nolin. N’est-ce pas ?

Effectivement, avoua le neurologue, il y a un "mais". Je laisse mon confrère vous expliquer cela.

Le professeur Kendall se racla la gorge avant de prendre la parole dans un français parfait, teinté d’un léger accent américain. Les yeux de toute la fratrie étaient braqués sur lui.

Merci. Bien. Je tenais à vous rencontrer personnellement pour évoquer avec vous les conséquences cybernétiques de l’accident vasculaire de votre père. Vous le savez certainement, votre père est équipé depuis quelques années déjà d’un implant cérébral SecondBrain, stimulant ses capacités cognitives et surtout mémorielles. D’après son dossier, il a été l’un des premiers patients à bénéficier de cette technologie. Pour tout dire, il a fait partie des tous premiers bêta-testeurs du dispositif.

Le neurocybernéticien marqua une pause. Justine, elle, s’impatienta.

Et donc ? Quel est le problème avec l’implant de papa ?

Le professeur Kendall se racla à nouveau la gorge.

Eh bien… si comme le disait le docteur Nolin, l’hémorragie n’a que très légèrement impacté les tissus cérébraux, mais elle a en revanche inondé et détérioré une partie importante des circuits implantés dans le cerveau de votre père, affectant une bonne partie de ses capacités mémorielles. L’analyse fonctionnelle de l’implant nous a demandé du temps. C’est la première fois que l’un de nos patients est touché par ce type d’accident. Même si je sais bien que ce n’est pas une raison, c’est pour cela que nous communiquons si tard avec vous. Je m’en excuse…


C’était arrivé quelques années plus tôt. Avec le temps, leur père avait appris à en plaisanter, amèrement. On dit que la foudre ne tombe jamais deux fois au même endroit… nous devions être l’exception qui confirme la règle, racontait-il avec une lueur vacillante dans les yeux. La première fois, c’était quand il avait rencontré sa future femme, Alice, la mère de Virginie, Justine et Matthieu. Le coup de foudre, comme dans les films. La seconde fois ? C’était ce soir de juin où un orage d’une violence inédite avait provoqué l’incendie de leur maison. La foudre avait frappé un élément de la toiture et était descendue jusqu’à un appareil domotique, un prototype mal isolé qui avait littéralement explosé. Les alarmes avaient résonné dans tout le rez-de-chaussée. Rapidement, le feu s’était répandu à l’étage. Toute la famille s’était réveillée en sursaut et avait vite évacué la maison. Mais Alice avait voulu retourner dans le brasier pour sauver quelques souvenirs de famille. Il n’avait pas su l’en empêcher. Elle n’en était pas revenue, écrasée avait dit les pompiers plus tard par la chute de l’escalier en bois. Comme dans les – mauvais – films.

Antoine Langlois ne s’est jamais consolé d’avoir perdu son épouse. Mais la première période de deuil passée, il avait réalisé qui avait également perdu dans l’incendie tous les souvenirs de sa vie de famille passée. Les photos, les dessins des enfants, les objets chinés avec son épouse… Il restait bien des vidéos, des photos en ligne, dématérialisées, mais c’était bien peu par rapport à ce qu’ils s’étaient – lui et elle - imaginés léguer à leurs enfants.

Tout ce qu’il restait, ce n’était finalement que ses souvenirs personnels. À l’abri dans sa tête.

La rencontre, quelques mois plus tard, avec les fondateurs de SecondBrain, une start-up qui proposait le développement d’un prototype d’extension de la mémoire sous la forme d’un implant cérébral, lui avait semblé un signe du destin. Même si l’implant ne promettait pas explicitement cet usage, Antoine y avait vu une opportunité de stocker l’ensemble des souvenirs de sa femme de manière plus pérenne. il s’était très vite porté volontaire pour les premiers essais cliniques. Les deux entrepreneurs furent surpris de cet enthousiasme, mais n’allaient tout de même refuser un tel engagement pour une technologie jugée par ailleurs si intrusive ! C’est ainsi que le père de Virginie, Justine et Matthieu s’était retrouvé équipé, le long de la paroi intérieure de sa boîte crânienne, d’une espèce de micro-disque-dur intelligent d’une capacité inédite et capable de stocker l’ensemble de ses souvenirs, de les interpréter, de les classer, de les restituer à la demande.


Tous trois étaient debout au pied du lit de leur père. Le docteur Nolin et le professeur Kendall s’étaient eux placés de chaque côté du patient, attendant que le réveil soit complet. La procédure de sortie du sommeil artificiel prenait du temps, mais il était important qu’à la fois la famille et le corps médical y assiste. Pour rassurer le patient, grâce à la vue d’êtres chers, et pour évaluer au plus tôt les éventuels troubles qui pourraient subsister. Leur père avait doucement ouvert les yeux. Cligné plusieurs fois à cause de la lumière trop vive des LED du plafond. Fait bouger plusieurs fois sa mâchoire comme s’il reprenait conscience des muscles de son visage et enfin, fixant Justine, avait souri. Les premiers mots qu’il essaya d’articuler furent inaudibles. Le docteur Nolin approcha un verre de ses lèvres et le laissa avaler quelques gouttes.

Vous êtes à l’hôpital, monsieur Langlois. Vous avez eu un accident il y a quelques jours, mais aujourd’hui, tout va bien. Prenez bien votre temps avant de parler, avertit doucement le docteur Nolin.

Antoine Langlois hocha doucement la tête, toussa, puis son regard revint sur Justine et il articula faiblement.

Justine, tu es magnifique ma chérie.

La cadette porta ses mains à ses lèvres, retenant quelques larmes d’émotion. Les yeux du patient passèrent au visage suivant et l’ombre d’une interrogation passa dans son regard. Il toussa à nouveau avant d’articuler péniblement.

Virginie ? C’est bien toi ?

Virginie hocha doucement la tête, plusieurs fois.

Comme tu as grandi ma fille. Depuis combien d’année suis-je dans cet hôpital ? Et son regard allant un peu plus à droite, vers le visage de Matthieu, son fils, et qui est ce jeune homme à côté de toi ? J’aurai loupé tes fiançailles ?

Matthieu ne parvint à rien dire. Les yeux de Virginie s’agrandirent d’effroi. Les larmes montèrent aux yeux de sa sœur qui répondit dans un sanglot.

Mais c’est Matthieu. Ton fils papa !

Mon fils ? Je n’ai pas de fils, voyons Justine ! Tu n’as pas de petit frère, tu le sais bien. Puis se tournant vers le docteur. Docteur ? Que s’est-il passé ? Depuis combien de temps suis-je ici ?

Vous feriez mieux de quitter la pièce un instant, a demandé calmement le docteur Nolin aux trois enfants. Votre père a besoin de calme et nous allons devoir lui faire passer quelques nouveaux examens. Puis, se tournant vers le patient, je vais tout vous expliquer monsieur Langlois, ne vous inquiétez pas. Vous nous avez fait une belle frayeur, mais maintenant tout a l’air d’aller pour le mieux.

Matthieu, Justine et Virginie n’entendirent plus qu’un murmure une fois la porte de la chambre refermée derrière eux.


Les fondateurs de SecondBrain avaient gardé l’exclusivité de l’annonce pour les premiers bêta-testeurs de leur implant, quelques mois seulement après le début des essais cliniques. Un nouveau produit. Une toute nouvelle fonctionnalité : EternalLink.

Nous tenons tout d’abord à vous remercier de votre engagement auprès de SecondBrain. Rien de ce que nous allons vous présenter maintenant ne serait possible sans vous. Le fondateur marqua une pause. Connecté depuis son ordinateur, dans son nouveau domicile, Antoine Langlois écoutait attentivement l’annonce. Comme vous le savez, la concurrence est rude sur le marché des implants cérébraux et des assistants mémoriels. Aussi, avons-nous décidé de proposer au marché une fonctionnalité qui démarquera réellement SecondBrain de ses concurrents ! Qui nous donnera une longueur d’avance et nous positionnera comme une entreprise visionnaire et pas simplement comme une commodité. Quelque chose qui nous, VOUS projettera dans le futur !

Un nouveau logo s’afficha sur l’écran d’Antoine.

Voici… EternalLink ! continua le fondateur. Une véritable solution de capsule mémorielle, qui permettra un stockage éternel de vos souvenirs, une sauvegarde organisée, cloisonnée, sécurisée afin que vous puissiez sélectionner chacune de vos pensées et partager celles-ci avec d’autres personnes dans le futur. Le meilleur moyen, un moyen infaillible, de léguer vos souvenirs à vos héritiers et aux générations futures !

Antoine Langlois envoya un message aux équipes de SecondBrain avant même que la conférence ne soit terminée. Il était volontaire, il signerait toutes les décharges qui faudrait. Il voulait le plus vite possible que le programme EternalLink soit opérationnel sur son implant. Cette mise à jour lui permettait non seulement de sauvegarder l’ensemble de ses souvenirs – récents ou anciens, et ceux qu’il conservait d’Alice – dans une solution locale sécurisée, mais également de cloisonner les accès faits à cette mémoire, pour protéger certains secrets ou ne pas polluer ses souvenirs personnels avec des pensées liées à son travail.

Pour Antoine Langlois, les mois qui suivirent tournèrent à l’obsession. Le tri de ses souvenirs devint une activité quotidienne : enregistrer chaque instant de sa vie dans le bon cluster mémoriel et ainsi préserver l’ensemble des moments passés avec sa femme, ses enfants pour que ces capsules de mémoire puissent être cédées plus tard, intactes, à chacun de ses héritiers. Ainsi, ces souvenirs que sa femme n’avait pu sauver de l’incendie, lui en garderait-il une trace et veillerait-il à ce que Matthieu, Justine et Virginie puisse également y avoir accès. Et leurs enfants après eux.


Ce qui ressort de nos examens supplémentaires, c’est que l’accident vasculaire de votre père a en réalité révélé une… une sorte de faille dans le fonctionnement de SecondBrain, avoua le professeur Kendall devant les trois enfants Langlois, quelques jours après le réveil de leur père. Je vais essayer de vous expliquer ça de la manière la plus simple possible. SecondBrain fonctionne comme une délégation de mémoire, c’est-à-dire qu’il prend la place de certaines fonctions du cerveau. Tenez, c’est comme un dictionnaire.

Un dictionnaire ? s’étonna Matthieu. Qu’est-ce que vous voulez dire ?

Oui, ou une encyclopédie. C’est simple en réalité. Votre cerveau ne s’épuise pas à retenir la définition précise de l’intégralité des mots que vous rencontrez chaque jour. Il ne garde en tête que les plus communs, les essentiels. Pour les autres, les mots que vous utilisez plus rarement, votre cerveau retient seulement qu’un dictionnaire est accessible dans votre bibliothèque. Et que vous pouvez l’ouvrir quand vous le voulez. Il délègue une partie de sa connaissance au dictionnaire en quelque sorte.

Et ? Matthieu s’impatientait. — Eh bien, SecondBrain fonctionne un peu de la même façon. Disons que le cerveau de votre père a pris l’habitude de déléguer ses souvenirs à son implant cérébral. Il semble qu’après quelques années d’usage, son cerveau ait assimilé cet implant à une nouvelle zone fonctionnelle et lui ait donc attribué totalement la fonction de conservation de la mémoire. En gros, les zones traditionnelles de stockage de la mémoire de son cerveau ont perdu de leur efficacité. Leur capacité de mémorisation s’est amenuisée pour ne conserver que… que la mémoire immédiate. Enfin, c’est ce que nous pensons. Bien entendu, cela ne pose aucun souci quand l’implant fonctionne normalement, mais…

Mais quoi ? Allez directement au but, explosa Justine. Notre père a perdu la mémoire, c’est ça ?

Une partie seulement. Une partie correspondant aux souvenirs qui étaient stockés dans la zone endommagée de son SecondBrain. Nous avons dressé une cartographie rapide des zones de son implant. Cela n’a pas été facile … Voilà, les secteurs stockant ses souvenirs professionnels et ceux vous concernant, Justine, sont intacts. Le professeur dirigea son regard vers Virginie. Le secteur qui stockait la mémoire vous concernant est partiellement endommagé. Ce qui veut dire que votre père n’a qu’une mémoire, disons, partielle de vous. Il nous est impossible de dire ce qu’il a oublié, évidemment, mais nous pouvons dresser un souvenir assez précis de ce qui est encore stocké dans l’implant si vous le souhaitez. Sa première réaction à son réveil semble indiquer que sa mémoire vous concernant s’arrête vers l’époque de vos seize ans. Enfin, il se tourna vers Matthieu, malheureusement, vous concernant, le secteur du SecondBrain qui stockait vos souvenirs a été totalement détruit. Votre père ne se souvient donc plus du tout de vous.

Et, concernant notre mère ? interrogea Virginie.

Le professeur Kendall n’osa plus regarder les trois personnes face à lui.

Le secteur qui la concernait a été totalement effacé également. Votre père n’a aucun souvenir de son existence.


Mais enfin, il doit y avoir une solution ! explosa Matthieu. Le dernier des enfants d’Antoine Langlois avait demandé un entretien privé avec le médecin de son père et le neurocybernéticien de SecondBrain, pendant que Justine restait au chevet de son père et que Virginie, elle, restait enfermée dans un profond mutisme, comme paralysée par la nouvelle de l’amnésie partielle de son père. Si on peut stocker la mémoire dans ce putain d’implant, on doit pouvoir l’y remettre aussi, non ?

C’est qu’il y a une législation contre ça, monsieur Langlois, alerta le neurocybernéticien, afin d’éviter l’implantation de faux souvenirs. La loi de notre pays ne nous autorise pas à uploader des données dans un implant cérébral. Sous aucune condition.

C’est idiot !

C’est la loi. Et même si nous pouvions la contourner, il nous faudrait une source pour réimplanter ses souvenirs. S’ils ne sont plus présents dans l’esprit de votre père, et puisque toutes les sources physiques d’information ont disparu dans l’incendie de votre maison il y a quelques années, je ne vois pas ce que nous pourrions réimplanter.

Matthieu réfléchit quelques secondes.

Nous en avons des souvenirs ! Des albums photos, des vidéos en ligne.

Votre père peut déjà accéder à tout cela. Cela ne changera pas grand-chose à l’état de sa mémoire à proprement parler. Mais nous avons commencé à l’exposer à ces documents.

Vous pouvez télécharger dans son implant mes propres souvenirs ! Ceux des moments passés avec mon père !

Pardon ?

Il suffirait que je charge moi-même dans un implant mes souvenirs d’enfance, les moments passés avec mon père et ma mère quand j’étais petit. Et qu’ensuite ces souvenirs soient réenvoyés dans l’implant de mon père. Il se souviendra à nouveau de moi !

Non, non, monsieur Langlois. Encore une fois la législation interdit cela. Et…

Ici. Nous pouvons très bien faire l’opération dans un autre pays.

…et, il y aurait des effets secondaires que nous ne connaissons pas.

C’est bien ce que mon père avait prévu de faire, non ? Nous léguer ses souvenirs ?

Oui. Mais pas de cette façon. Le processus EternalLink, une fois le porteur de l’implant décédé, consistait en le téléchargement de l’ensemble des données stockées dans un espace cloud sécurisé auxquels vous auriez pu accéder librement, comme un livre de souvenir, un album de famille. Il n’a jamais été question d’intégrer les souvenirs de votre père dans votre cerveau ou dans celui de vos sœurs. Ce… ce que vous imaginez ne fonctionne pas.

Le docteur Nolin compléta le discours du neurocybernéticien.

De plus, c’est votre propre vision des moments passés avec votre père que vous réintégreriez dans sa tête. Cela n’a rien à voir avec ses propres souvenirs ! Nous ignorons tous comment un esprit humain réagirait à l’implantation de souvenirs extérieurs.

OK. Mais ce serait déjà mieux que rien ! s’énerva Matthieu. Il ne se souvient pas du tout de moi bordel ! Il ne se souvient plus de notre mère ! Vous ne comprenez pas ?

Je comprends votre peine, monsieur Langlois. Mais nous ne pouvons cautionner ce genre d’opération. Elle ne pourra pas être autorisée. Vous le savez comme moi.

Et puis, autre problème, compléta à nouveau de professeur Kendall, voilà deux ans que SecondBrain a déposé le bilan et arrêté toute activité. Aucun support technique n’existe pour une telle intervention. Aucun ingénieur n’est plus disponible pour assurer une quelconque maintenance de l’implant.

Les hackers, ça se trouve facilement ! Quand mon père pourra-t-il sortir de l’hôpital ?

D’ici deux ou trois jours, mais vous ne pouvez pas…

Merci, c’est tout ce que je voulais savoir.


Le smartphone de Matthieu sonna.

Matthieu ?

Justine, qu’est-ce que tu veux encore ?

Ne fais pas ça, je t’en prie.

Cela faisait une dizaine de jours que leur père était sorti de l’hôpital. Il semblait aussi normal qu’il pouvait l’être, au vu des circonstances… Une grande complicité était revenue entre lui et Virginie. Avec Justine, c’était plus compliqué. Antoine Langlois réalisait bien qu’il y avait des trous dans sa mémoire : des années manquantes dans la jeunesse de Justine, et juste une ombre là où il aurait dû se souvenir de son ancienne épouse. Matthieu lui, restait un inconnu. Mais un inconnu qu’il allait accompagner pour un rapide voyage à l’étranger dès le lendemain.

Je sais ce que tu as en tête Matthieu, le docteur m’en a parlé, avait repris Justine. Ne fais pas ça, je t’en supplie.

Ne fais pas quoi ? Je retourne chez moi, c’est tout. Et si Papa m’accompagne, c’est parce qu’il l’a décidé. Je ne l’ai forcé en rien.

Tu le manipules Matthieu. Tu lui tends un piège. Tu lui fais miroiter le retour de ses souvenirs, et tu sais aussi bien que moi que ce n'est pas ce qui va se passer ! Le docteur Nolin m’a parlé, je te l’ai dit.

Et même si c’était vrai. Pourquoi ne devrais-je pas essayer ? Papa voulait nous transmettre ses souvenirs, c’est pour cela qu’il s’est fait installer cet implant. Pour que nous ayons encore une trace de lui et de maman plus tard. Pourquoi ça ne fonctionnerait pas dans les deux sens ? Pourquoi je ne pourrais, moi, lui faire ce cadeau ? Lui laisser cet héritage ?

Parce qu’un héritage, ça ne fonctionne pas dans ce sens-là Matthieu. Parce que tu risques de détériorer sa mémoire, de falsifier ses souvenirs.

De voir renaître ses souvenirs au contraire.

Non Matthieu, ça ne fonctionne pas comme ça.

Arrêtez avec ça ! Si ça ne fonctionne pas comme ça, c’est que personne n’a eu l’audace de le tenter jusqu’ici. Tu verras, quand nous reviendrons, notre père sera le même qu’avant. Tu verras que j’ai raison.

Matthieu…

Mais le jeune homme avait déjà raccroché.


Quand Justine et Virginie descendirent de l’avion, deux semaines plus tard, Matthieu les attendait à l’aéroport. La route n’était pas longue jusqu’à la clinique privée dans laquelle il avait fait opérer son père. À peine une quinzaine de minutes.

Est-ce qu’il a repris connaissance, interrogea Justine dans la voiture ?

Ce matin, avoua Matthieu. Mais… mais, vous allez voir. Les yeux du fils était encore humides des larmes versées les derniers jours.

Les deux jeunes femmes franchirent la porte de la chambre capitonnée dans laquelle était assis leur père. Matthieu préféra, lui, ne pas entrer. Leur père les accueillit avec un large sourire.

Justine, tu es magnifique ma chérie.

La cadette porta ses mains à ses lèvres, retenant quelques larmes en découvrant l'endroit dans lequel était enfermé leur père. Les yeux d'Antoine s'arrêtèrent au visage suivant et une ombre passa dans son regard.

Virginie ? Ma frangine préférée, cria-t-il presque ! Puis plus doucement, changeant de voix, Virginie ? Ma fille ? Tu as changé de couleur de cheveux, non ? Chuchotant comme pour lui-même. Ma fille ? Non… non… ma sœur. Et enfin s’énervant avant d’exploser en sanglot. Mais enfin ! Qui êtes-vous tous ? Et qui je suis bordel ? Qui je suis ?

Inspirations

Manipuler ses souvenirs ? Qu'il s'agisse de comprendre le passé, de transmettre sa mémoire ou d'oublier une expérience traumatisante, cette tentation est loin d'être nouvelle : elle hante nombre de films et de séries. On efface les souvenirs dans Eternal Sunshine of the Spotless Mind de Michel Gondry (2004), on tente de les raviver grâce aux notes d'un carnet dans N'oublie jamais de Nick Cassavetes (2004) et l'on décortique le passé à la recherche d'indices sur un éventuel adultère dans l'épisode Retour sur image de la première saison de Black Mirror (Jesse Armstrong, 2011).

La technologie peut-elle réellement nous aider dans cette quête du souvenir ? L'utilisation des implants cérébraux pour l'extension de la mémoire fait partie des promesses de la société Neuralink d'Elon Musk. Ils font échos aux rêves de transcendance, de transhumanisme que porte une certaine science-fiction depuis longtemps : si la nature réelle de Deckard dans Blade Runner (Ridley Scott, 1982) est si ambigüe, n'est-ce pas parce qu'on lui a implanté des souvenirs humains ?

Mais voilà, toute technologie a ses bugs. Les disques durs s'effacent, les octets se mélangent. Et même Leonardo di Caprio se perd dans le labyrinthe de sa mémoire dans Inception (Christopher Nolan, 2010). Jouer avec la mémoire reste dangereux. Les jeunes lecteurs qui feulletaient les pages de J'aime lire en 1988 le savent bien : avoir une tête de rechange pour y stocker plus de choses, c'est bien pratique. Jusqu'au jour où votre mère confond celle-ci avec un chou… et éboullante toute votre mémoire (La fille qui en savait trop, Milos Macourek) !

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